DIX ANS D’ENDODONTIE À LA LOUPE À TRAVERS ORAL DATA
VALORISER LA DONNEE PRODUITE AU FAUTEUIL
Chaque jour, un cabinet dentaire produit une quantité considérable de données cliniques : diagnostics, traitements, photographies et radiographies. Pourtant, l’essentiel de cette information reste consigné dans des dossiers et n’est pas exploitée. C’est ce constat qui a conduit au développement d’OralData. La consultation et le traitement y sont documentés directement au moyen de listes de vérifications structurées : « checklists » (Fig. 1).

L’objectif est de standardiser la saisie afin de faciliter le recueil et l’exploitation des données. La structuration des consultations comme des soins possède plusieurs avantages connexes. Les checklists sont utiles pour le praticien : elles réduisent la charge mnésique et limitent les omissions d’éléments à rechercher, à consigner ou à réaliser, sans alourdir le déroulement clinique. Elles permettent d’homogénéiser les recueils et de les compléter de manière facilitée. La génération automatique de comptes rendus personnalisés pour les patients et les praticiens correspondants (Fig. 2), améliore la communication et la traçabilité des soins. Pour finir, la constitution progressive d’une base interrogeable permet au praticien d’avoir un retour objectif sur son activité.
Cette analyse, qui nécessiterait plusieurs semaines de dépouillement manuel dans d’autres cas, devient ainsi rapide, reproductible et actualisable. Il devient aisé de décrire sa propre activité, la confronter à la littérature et repérer des axes d’amélioration. Cette fonction, rarement disponible en pratique privée, constitue le cœur de cet article. Pour l’illustrer, nous présentons ici l’analyse de dix années d’exercice d’un praticien exclusif en endodontie, soit 4 141 traitements réalisés chez 2 934 patients et documentés de manière structurée entre 2015 et 2025 avec Oraldata. Cette exploitation a été conduite sous forme de données agrégées dans le cadre d’une évaluation interne des pratiques, à partir de données recueillies au cours des soins et pour l’usage exclusif du professionnel ayant assuré le suivi. Les données exploitées ont été analysées sous forme agrégée par le praticien les ayant produites, dans le cadre d’une évaluation interne de ses pratiques1.
COMMENT INTERPRETER SON ACTIVITE
La première question n’est pas seulement de savoir combien de dents sont traitées, mais quelles situations cliniques composent l’activité. Une enquête nationale récente confirme en effet que les pratiques endodontiques diffèrent selon le profil d’exercice2. Toutefois, même entre endodontistes exclusifs, une comparaison pertinente ne peut pas relever uniquement de taux de succès cliniques bruts isolés.
Le type d’activité influe significativement sur ces données et il faut inclure d’autres descripteurs afin de produire une comparaison utile. Ces descripteurs peuvent contenir des facteurs prédictifs reconnus sur l’influence du taux de succès des traitements3, tels que la proportion de traitements initiaux et de retraitements, le diagnostic péri apical, le type de dent, les complexités anatomiques, ou les difficultés préexistantes. D’autres vont refléter la structure et l’organisation du cabinet : la durée du suivi, la caractérisation des patients, les correspondants. C’est cette stratification et l’agrégation des données qui permet, par exemple, de passer d’une différence apparente de performance à une problématique de recrutement. La donnée structurée permet donc de rendre ces comparaisons plus équitables et plus informatives. Bien sûr, la qualité des données qui ressortent dépend fortement de la façon dont les comptes-rendus sont remplis. Les descriptions qui suivent ont donc simplement pour but de montrer comment une saisie structurée permet de décrire une activité libérale.
DECRIRE SON EVENTAIL DE CAS OU « CASE-MIX » ET SON SUCCES CLINIQUE
De prime abord, l’analyse la plus couramment recherchée correspond à la comparaison entre descripteurs cliniques et taux de succès.
En ne prenant en compte que les traitements orthogrades, sur dix ans, les patients traités correspondent : à 68,7 % pour des retraitements, à 30,3 % pour des traitements initiaux, et à 1,0 % pour des poursuites de traitement déjà initiés (Fig. 3).
Cette distribution décrit une activité de chirurgien-dentiste ayant un exercice limité à l’endodontie. La forte proportion de dents déjà traitées endodontiquement est une conséquence directe de ce type de pratique.
Les diagnostics péri apicaux complètent cette description : un péri-apex sain a été noté dans 24,6 %
des situations, une parodontite apicale asymptomatique dans 30,7 %, une parodontite apicale symptomatique dans 30,1 % et un abcès apical chronique dans 13,4 %, les autres diagnostics étant plus marginaux (Fig. 4). Ces indicateurs fournissent le contexte nécessaire à l’interprétation des résultats du taux de succès, puisque le statut périapical influence le taux de succès3.
Le taux de dents revues à plus d’un an est de 25,3 %. Ce taux est faible, même s’il semble dans la moyenne de ce qui est déclaré en France : 61 % des dentistes pratiquant exclusivement l’endodontie déclarent un pourcentage de suivi à un an inférieur à 50 %2. Ce faible taux de rappel doit permettre à l’équipe soignante de se remettre en question sur ce point et sur la perception de son activité. Il est nécessaire d’implémenter des solutions technologiques pour augmenter le suivi et donc la collection d’informations sur les issues des traitements.
Ainsi, parmi 1 047 dents réévaluées avec un recul supérieur à un an, 82,5 % sont classées comme guéries, 9,9 % comme en cours de guérison, 3,3 % comme incertaines et 4,2 % comme des échecs (Fig.5). Selon un critère souple associant guérison et guérison en cours, l’évolution favorable atteint donc 92,4 %. Cet ordre de grandeur est compatible avec les synthèses disponibles sur les traitements orthogrades qui rapportent 86,4 % de succès selon des critères souples3. Cette comparaison reste descriptive : la sélection des patients revus, la durée du suivi et le type d’activité doivent être pris en compte avant toute généralisation. Il faut toutefois noter que cette évaluation est limitée par deux critères : elle est réalisée par le praticien lui-même et généralement sur la base de critères combinant évaluation clinique et radiologique 2D uniquement.
DIFFICULTES PER-OPERATOIRES ET COMPLICATIONS
Les facteurs de difficultés per-opératoires sont listés dans les comptes-rendus et une description exhaustive est permise.
Sur les 10 935 canaux analysés, au moins une difficulté préexistante ou anatomique est documentée dans 17,2 % des cas. Parmi les plus fréquentes sont retrouvées : une oblitération canalaire déterminée radiologiquement (8,5 %), une variation apicale telle qu’une résorption, un zipping ou un apex ouvert (3,7 %), puis la présence d’un instrument fracturé préexistant (1,3 %) (Fig. 6). Cette dernière valeur décrit la fréquence de fragments déjà présents au moment de la prise en charge qui ne peut pas être directement comparée aux incidences de fracture des instruments en nickel-titane rapportées dans la littérature.
Les fractures per-opératoires d’instruments endodontiques représentent quant à elle 83 canaux sur une période de neuf ans (période où était renseignée la présence ou non d’un instrument fracturé). La localisation du fragment conditionnait fortement sa prise en charge : dans le tiers coronaire, les trois fragments recensés ont été retirés ; dans le tiers moyen, 9 ont été retirés, 5 contournés et 7 ont conduit à un blocage ; dans le tiers apical, le retrait était moins fréquent (8 cas), tandis que le contournement (19 cas) et surtout le blocage (27 cas) prédominaient. 5 instruments fracturés ne présentaient pas de données de localisation et d’issue. Ces données illustrent un taux de complications ainsi que le gradient de difficulté lié à la position du fragment et l’intérêt de documenter séparément sa localisation et la stratégie employée.
L’évolution cumulative des 83 situations (Fig. 7) n’est pas totalement linéaire. Il pourrait être possible de poursuivre l’analyse pour essayer de déterminer si les périodes de regroupement de ces complications peuvent être lié à divers facteurs, comme des facteurs humains et organisationnels (l’enchaînement de cas difficiles, la fatigue, la pression temporelle ou des changements de protocole). Démontrer une modification du risque nécessitera donc de rapporter ces fractures à des événements de la vie du cabinet, ou au volume d’actes ou de canaux traités par période, et d’analyser les facteurs opérateur, instrument, dent et organisation.
Les variations anatomiques représentent également une forme de complexité lié à l’incertitude générée.
Ainsi, un canal MV2 ayant une entrée distincte du MV1 est documenté et négocié dans 80,5 % des premières molaires maxillaires (16/26) et 57,9 % des secondes molaires (17/27) (Fig. 8).

Ceci rejoint les prévalences moyennes obtenues par lecture de CBCT pour le sous-groupe continental européen chez Martins et al., avec respectivement de 74,3 % et 44,4 % de MV24. La différence vers la surreprésentation dans les données issues de la clinique peut provenir d’un paramètre radiologique : le CBCT a tendance à sous-estimer les MV2, notamment à gros voxel ou sur dents obturées.
De même, un canal mésio-central a été localisé dans 9,9 % des premières molaires mandibulaires (36/46), valeur située dans l’intervalle de 4 à 11 % rapporté par les études CBCT selon les régions du monde, et inférieure aux valeurs pouvant atteindre 20 % dans certaines études cliniques utilisant les aides optiques et une exploration guidée (« guided troughing ») et prudente de l’isthme mésial5-7.
La comparaison entre prévalence anatomique en imagerie et fréquence de négociation clinique doit toutefois rester prudente : elle évalue moins la présence réelle du canal que la capacité à l’identifier puis à le traiter.
Du retour individuel à l’analyse comparative.
Plusieurs utilisateurs d’OralData ont récemment partagé leurs indicateurs de détection des canaux mésio- centraux (données agrégées) via un réseau social.
L’agrégation présentée en figure 9 estime ces fréquences à 11,8 % pour les premières molaires mandibulaires et à 9,5 % pour les secondes, avec une variabilité marquée entre praticiens (fig. 9). Ces résultats n’ont pas vocation à établir un classement entre praticiens, mais à estimer globalement la détection des canaux mésio-centraux et la variabilité des observations.
L’interprétation doit notamment tenir compte des effectifs, du case-mix, du type d’activité et des modalités de saisie. Dans de nombreux secteurs de la médecine, le partage des données permet également une analyse comparative « benchmarking » qui s’appuie précisément sur des indicateurs standardisés, un ajustement au risque et des retours périodiques aux équipes. Les recherches disponibles suggèrent une association globalement positive avec l’amélioration des processus et des résultats, particulièrement lorsqu’il est associé à des échanges entre pairs et à des actions d’amélioration8-9. Les praticiens ayant partagé leurs données ont décrit une remise en question constructive, notamment parce qu’il leur était difficile de s’auto-évaluer sans cet outil10 : la comparaison devient alors un support de discussion et d’amélioration.
EVOLUTION DE SA PRATIQUE DANS LE TEMPS
Un autre intérêt d’une base longitudinale provient de la possibilité de rendre objectivable une évolution que
la mémoire du praticien ne perçoit souvent que de façon approximative.
Dans la base de données exploitée ici, l’exemple le plus net concerne la restauration coronaire post-endodontique. Entre 2015 et 2025, les restaurations provisoires post-endodontiques diminuent progressivement, passant de 75 % du total des restaurations en 2015 à 1 % en 2025. À l’inverse des restaurations collées, donc, puisque la proportion de composites réalisés immédiatement après le traitement endodontique passe de 25 % en 2015 à 86 % en 2025. Les 13 % restants en 2025 constituent des dents restaurées par une reconstitution composite avec tenon fibré, collées immédiatement à la fin du traitement endodontique (Fig. 10). Ceci illustre en soi le profil d’apprentissage et surtout d’introduction d’une technique au sein d’un cabinet.
Cette évolution est cohérente avec les données montrant que le pronostic endodontique peut être influencé par la qualité de l’obturation canalaire et de l’étanchéité coronaire11-12. Une restauration collée réalisée immédiatement après le traitement endodontique réduit la période d’exposition à une éventuelle recontamination, préserve le tissu dentaire résiduel lorsqu’une restauration adhésive est indiquée et, surtout, permet d’accélérer le processus de restauration prothétique s’il est nécessaire. Ainsi, les dents postérieures ayant été restaurées par des couronnes plus de 4 mois après le traitement endodontique ont trois fois plus de risque d’être extraites que les dents couronnées plus tôt 13. Cette évolution au cours du temps témoigne d’un ensemble de changements, de l’adaptation des pratiques aux nouvelles connaissances scientifiques, à l’amélioration des matériaux et l’évolution des conditions de prise en charge des actes buccodentaires par l’Assurance maladie.
CONSTRUIRE LE RESEAU
La donnée structurée permet également d’analyser l’organisation de l’activité. En 2024, 13 praticiens correspondants, sont à l’origine de la moitié des dents adressées. Plus de 80 % des dents adressées proviennent de 44 correspondants (Fig. 11). La distribution est donc concentrée : un noyau limité de correspondants contribue à une part importante de l’activité, tandis qu’un réseau beaucoup plus large assure les volumes restants.
Cet indicateur ne permet pas, à lui seul, de déterminer le nombre de correspondants nécessaire
à la viabilité d’un cabinet. Il renseigne cependant sur la dépendance à quelques adresseurs, la stabilité du
réseau et les besoins de communication. Les praticiens adressant beaucoup de patients sont souvent ceux avec qui la communication est plus fluide et organisée, dont le suivi des patients est plus simple car la prise en charge est plus structurée. Suivi dans le temps, cet indicateur peut aider à distinguer les correspondants et mettre en place des actions appropriés à chacun. Par ailleurs, l’endodontiste pourrait favoriser l’élargissement du réseau pour lutter contre une éventuelle fragilité liée à une concentration excessive des adressages.
CONCLUSION : DE L’OBSERVATION INDIVIDUELLE À L’INTELLIGENCE COLLECTIVE
Au terme de cette analyse, le praticien dispose d’une représentation objectivée de son exercice : il
décrit son activité, interprète ses résultats à la lumière des types de situations traitées, visualise
l’évolution de ses techniques, conceptualise des paramètres organisationnels et identifie des points
d’amélioration. Aucun recueil supplémentaire n’a été nécessaire : les analyses proviennent de
données documentées en routine, au fauteuil, dans un format structuré. Cette analyse est un exercice
important pour un praticien, puisque l’expérience montre que les cliniciens sont souvent surpris par
leurs résultats, et que les chiffres ne reflètent pas toujours l’image qu’ils se font de leur propre
pratique. L’évaluation des pratiques cesse ainsi d’être un exercice ponctuel et fastidieux pour
devenir une fonction continue du soin.
En médecine, les registres cliniques ont progressivement institutionnalisé cette logique de mesure, de retour d’information et de comparaison.
Les revues systématiques rapportent des effets positifs notamment sur les processus de soins, ce qui bénéficie autant au praticien qu’au patient. Pour la dentisterie, l’enjeu serait donc de passer à un benchmarking agrégé et sécurisé, fondé sur des définitions communes, la qualité des données, l’ajustement au case-mix et une gouvernance transparente. Il serait alors possible, non pas de classer, mais de créer une boucle d’apprentissage collectif basée sur des données issues de la pratique quotidienne.
Se comparer à des confrères au recrutement similaire, documenter les variations de pratiques, alimenter des études cliniques en vie réelle et faire émerger des référentiels issus du terrain constituent des perspectives concrètes. Cette intelligence collective peut soutenir les praticiens, la recherche et, en définitive, la qualité des soins proposés aux patients.
Analyses réalisées à partir de données structurées avec le logiciel OralData (www.oraldata.ai). Les résultats présentés sont descriptifs et relèvent d’une évaluation interne des pratiques.
Déclaration de conflits d’intérêts : le Dr Cauris Couvrechel est le co-fondateur du logiciel OralData. Les autres auteurs ne déclarent pas de conflit d’intérêt.
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